L'IMPORTANCE DE LA CREATION DU LIEN

 

Le lien est la base sur laquelle va se construire tout ce que nous allons entreprendre et réaliser avec le cheval. Si cette base est construite, solde et stable, la suite se passera bien. Si au contraire cette base a été négligée, alors tout sera difficile par défaut de communication et donc de compréhension réciproque. Pour se comprendre, il faut parler le même langage. Le lien, c’est l’établissement de cet alphabet précis qui va nous unir et nous permettre de fonctionner ensemble de manière satisfaisante. C’est une relation privilégiée et personnalisée que l’on établit avec un cheval pour pouvoir interagir avec lui. Ce lien est unique et caractéristique du couple exclusif et bien différencié que l’on forme avec un cheval.

Pour moi, créer un lien respectueux et courtois est un préalable incontournable à toute interaction avec un cheval. Mais pourquoi créer un lien ? Tout simplement pour faire connaissance mutuellement, se présenter, se découvrir. C’est aborder le cheval d’une manière individuelle, le prendre en considération, l’interpeller et lui demander de se tourner vers vous, de vous entendre, puis de vous écouter et finalement vous regarder. C’est aussi se présenter, offrir votre sourire, votre sympathie, mais aussi votre force tranquille, rassurante et protectrice. C’est également recevoir le cheval, tel qu’il est, avec bienveillance, sans jugement, et l’accueillir avec chaleur et gentillesse. Et créer le lien signifie aussi parfois apprivoiser. Voici l’histoire de Diane :

 

 

DIANE

 

Le téléphone sonne. Un appel urgent, une jument est à récupérer au plus tôt, car elle va partir à l’abattoir, car elle est sauvage et dangereuse. Avec un ami, je me rends sur les lieux, c’est-à-dire dans un joli lotissement assez récent, ce dont témoignent les pavillons coquets et fleuris qui le constituent. Et c’est dans le jardin de l’un d’entre eux que je découvre une jument pie, suitée d’un poulain âgé de deux mois. L’homme qui a acheté cette jument ne connait strictement rien au chevaux et ne savait pas non plus qu’il ne pouvait pas en détenir un dans un jardin de lotissement. Que dire aussi de ses connaissances en matière de soin ou d’alimentation, c’est ainsi que j’ai appris qu’il nourrissait la jument avec le produit des tontes des pelouses de ses voisins, la sienne ne suffisant pas. La jument s’appelle Diane. Elle a 3 ans. Elle est calme, son poulain de 2mois gambade à ses côtés, mais j’apprends qu’elle est impossible à approcher, et qu’elle peut devenir très agressive si quelqu’un pénètre dans l’enclos et s’avance vers elle. La veille, un acquéreur potentiel s’était aventuré à l’attraper et s’était fait mordre sauvagement à l’épaule. Il était reparti aussitôt. Je comprends alors pourquoi il est question d’abattoir, et avec l’ami qui m’accompagne, nous décidons de ramener cette jument avec nous, quoi qu’il arrive. Nous entrons dans l’enclos avec précaution et, en effet, la jument change immédiatement de comportement et devient très menaçante. Elle s’interpose évidemment entre nous et son poulain et commence à manifester sa détermination à nous faire reculer et quitter l’enclos. Elle s’avance vers nous, les oreilles en arrière, montrant les dents, prête à en découdre. Nous nous écartons et évitons ses tentatives d’intimidation, mais nous ne sortons pas. Elle s’agite de plus en plus et son énervement augmente sensiblement. La tâche se présente très compliquée. Heureusement, Diane a un licol que son nouveau propriétaire lui a laissé. Mais dès que l’un d’entre nous avance le bras pour le saisir, Diane se retourne et attaque. Le mot n’est pas trop fort, et l’ami qui m’accompagnait a gardé pendant plusieurs mois la trace des dents de Diane qui se sont refermées sur son avant-bras ! Finalement, c’est à l’aide d’un manche à balai que nous parvenons à atteindre le licol et, c’est en le coinçant dans un stère de bois qui se trouvait dans un coin de l’enclos, que nous parvenons enfin à immobiliser la jument, à fixer une longe au licol, et à embarquer Diane dans le van, heureusement sans problème, avec son poulain. Voilà, Diane est sauvée, mais toujours sauvage. Je vais donc devoir l’«apprivoiser». Ce terme peut sembler étonnant lorsqu’on parle du cheval qui est un animal domestique, et pourtant il peut très souvent s’appliquer à lui, car de nombreux chevaux trop peu manipulés jeunes, se montrent très craintifs lors de leur prise en main à l’âge du débourrage. Ces chevaux sont alors capturés, coincés, forcés, souvent contraints dans leurs premiers contacts avec les humains, ce qui les marque très négativement pour la suite. Ces premiers moments sont très importants et demandent juste un peu plus de temps. Lorsque les débuts ont été difficiles pour le cheval, et c’est le cas de Diane, il peut rester craintif et très sensible, et cela peut s’avérer durable dans le temps. En réalité, le cheval s’est construit des schémas très négatifs quant au contact avec les humains, et c’est pourquoi il va continuer à entretenir une relation compliquée avec eux, quelles que soient les situations. Les humains vont alors le considérer comme étant caractériel, et voilà comment se bâtit un cercle vicieux d’où il est souvent difficile de sortir. J’ai appris par la suite, (car le poulain avait des papiers que j’ai récupérés un peu plus tard) comment Diane avait été mise au licol la première fois : l’éleveur ne s’occupait pas de ses chevaux qui vivaient à l’année sur plusieurs hectares, sans jamais être manipulés. Les poulains grandissaient sans jamais voir les humains de près. Lorsque Diane a eu 2 ans, une jument devant être « rentable », il l’a déclarée comme « poney », car sa taille n’atteignait pas encore la limite de 1.48m, et cela l’autorisait à la faire saillir (pour une jument ‘’cheval’’, il faut attendre l’âge de 3 ans). Diane n’était pourtant pas une ponette, issue du croisement d’une jument de trait comtoise et d’un père anglo-arabe. C’est ainsi qu’elle se retrouva suitée de son poulain à l’âge de 3 ans, elle-même étant encore une pouliche. Pour l’emmener à la saillie, il fallait qu’elle soit maniable en licol, donc, elle a été « capturée », puis équipée d’un licol en cuir chromé très solide (celui qui ne l’avait jamais quitté depuis), avec une chaîne fixée à l’arrière du tracteur, et en avant. Vous pouvez imaginer la suite. Cela permet de comprendre comment ces manipulations brutales et forcées créent chez le cheval des peurs, de la douleur, et un besoin vital de se soustraire aux actions humaines, l’agressivité étant toujours une manifestation de défense du cheval, contre ce qu’il vit comme de la violence et de la prédation. Apprivoiser Diane est donc pour moi une priorité, avec un objectif très précis, qui est la transformation de l’image mentale négative qu’elle a des humains, afin d’obtenir une modification très concrète de ses comportements. Évidemment, au début, je prends mes précautions. Je sais qu’elle peut m’attaquer à tout moment, elle ne réfléchit pas, elle réagit à ce qu’elle considère comme un danger pour elle. Elle est en box, toujours avec son licol que je ne me hasarde pas à lui enlever. Et je garde la même technique du manche à balai pour pouvoir atteindre son licol. Après quoi, pour la déplacer, je garde un bâton de protection au cas où, pour stopper ses assauts si nécessaire. Mais je n’ai jamais eu besoin de m’en servir. Voici notre première séance : je l’attache à un anneau et je vais commencer à faire un pansage. Mais dès que ma main entre au contact d’une partie de son corps, Diane se retourne pour me mordre à pleine dents, avec une détermination non retenue. Heureusement, son action est arrêtée par la longe d’attache et je me tiens à une bonne distance de sécurité. Que fait-on habituellement avec ce genre de cheval ? On le dresse, c’est-à-dire qu’on va le gronder, hausser le ton, voire crier pour le réprimander sévèrement à chaque tentative de morsure. On peut aussi le corriger, et à chaque morsure, répondre par une claque ou un coup de cravache. Si je fais cela, je vais renforcer Diane dans son schéma négatif qu’elle va entretenir encore pendant longtemps. Peut-être qu’elle va « céder », c’est-à-dire arrêter de mordre, et cela n’est même pas sûr, mais elle va garder cette opinion désastreuse à l’égard des humains. Et elle va continuer à aller très mal, à faire des grimaces, à essayer de se soustraire, à fuir, à subir, à menacer, il faudra toujours continuer à s’en méfier, même si apparemment elle sera plus contrôlable… mais ce n’est pas cela que je veux. Je veux qu’elle modifie son opinion à mon égard, et c’est cela que je vais entreprendre. Je me suis équipée d’un outil précieux, des baguettes de pain dur, entière donc longues, qui vont me permettre de garder mes distances. Et je commence le simple toucher du corps de Diane, car je suis encore bien loin du pansage. Et à chaque toucher de ma main, sa réaction est la même, elle se retourne pour mordre. Et à ce moment-là, je lui tends une baguette de pain et, à sa grande surprise, ses dents se referment sur du pain dur. Elle ne s’attendait pas du tout à cela, et la surprise est le premier impact sur son fonctionnement action-réaction, la surprise ouvre la réflexion, car elle questionne, c’est très utile. Et je continue ainsi, et Diane, à chaque toucher, rencontre le pain dur. Et bien sûr, à aucun moment je ne crie, ou ne gronde, mais j’accompagne avec ma voix qui est douce, calme, tranquille, permanente aussi. Grâce à elle, j’installe une atmosphère, une ambiance, un climat, que je choisis apaisant et sympathique. Par ma voix, j’envoie des informations très précises à Diane : je n’ai pas peur, je suis calme, je suis bienveillante, je ne lui veux aucun mal, je lui propose simplement de passer avec moi un moment agréable. Et ce moment ne va pas durer très longtemps, 5 à 10 minutes, pas plus, et je la rentre dans son box, tranquillement. Je sais qu’elle est pleine de stress, elle ne va pas lâcher ses tensions en une seule fois, et faire durer la séance ne changera rien à ce niveau. Elle va se détendre quand je vais partir, donc je ne veux pas de séance longue pour ne pas faire durer le stress inutilement. En revanche, c’est la multiplication des séances courtes qui est bénéfique. Je vais ainsi répéter cela deux ou trois fois chaque jour. Et tout va aller très vite : au bout d’une semaine, Diane ne recule plus jusqu’au fond de son box lorsque j’arrive, et je n’ai plus besoin du manche à balai. Elle ne cherche plus à me mordre et le pansage commence à prendre forme, toujours avec du pain et des encouragements, très présents, pour chacun de ses progrès. Le lien se crée tout doucement, jour après jour, elle prend confiance en moi, petit à petit, elle s’apaise, se détend et commence à apprécier. Pour Diane, cette phase d’apprivoisement, et le mot est tout-à-fait approprié, était indispensable. Sans ce préalable, la jument aurait été bousculée et probablement malmenée, voire maltraitée, certainement battue à cause de ses morsures, ce qui aurait déterminé une suite hasardeuse, compliquée et désagréable pour tout le monde, car c’est un cercle vicieux négatif qui aurait pu s’installer : le cheval mord, donc on le corrige, en général avec des coups – ‘’les humains me frappent, donc ils sont méchants, donc je me défends et je mords’’, et ainsi de suite. C’est sans fin et c’est malheureusement ce qui arrive avec bon nombre de chevaux qui auraient juste besoin d’un peu d’égards, de temps et de beaucoup d’explications bienveillantes dans leurs premiers contacts avec les humains. Et ce lien entre moi et Diane s’est renforcé de jour en jour, et s’est stabilisé dans une confiance parfaite entre nous, avec un affectif profond et une tendresse perceptible. Elle s’est peu à peu ouverte aux autres personnes de son entourage, mais néanmoins toujours avec une certaine réserve. Et notre lien est resté le même jusqu’au jour de son départ, bien des années plus tard, où j’ai pu, sans le savoir à ce moment-là, recevoir ses tendres adieux, appuyant sa tête doucement tout contre moi, longtemps, affectueusement, à ma grande surprise, sans se préoccuper de ce que le vétérinaire entreprenait pour elle : prise de sang, injection, perfusion, etc... J’ai compris le lendemain matin, elle était partie dans la nuit… Elle savait…