LA CONSCIENCE DES CHEVAUX

 

       La conscience des chevaux est un sujet qui est rarement abordé, pourtant, en travaillant à la voix avec la recherche de l’autonomie du cheval dans ses réponses aux sollicitations verbales, il est indispensable que sa conscience soit développée. Ouvrir la conscience du cheval permet d’entreprendre un dialogue concret avec lui.

Tous les chevaux ont une conscience, celle-ci intervenant à plusieurs niveaux : la conscience du cheval lui-même en tant qu’individu, celle de nous à ses côtés, celle du sens des mots, celle des actions à effectuer, de l’espace ou de son schéma corporel. Au fil du temps, j’ai pu observer différents niveaux de conscience chez les chevaux, du niveau que j’appelle « basique » à celui très « acéré » qui se manifeste par une grande finesse de perception et d’attention sur le monde environnant.

Comment différencier les niveaux de conscience ?

Il y a d’abord la conscience perceptive des chevaux : celle-ci est inhérente au cheval, mais se présente à des stades différents, selon les individus. Elle est observable chez des sujets qui se mettent « à l’écoute » de ce qui est réalisé, généralement sur leur corps. Par exemple, lors de certaines manipulations en ostéopathie douce, ou en shiatsu, ou encore en soin énergétique, le cheval s’immobilise et se concentre sur ce qu’il perçoit et ressent. Il suit avec attention ce qui se passe, même si l’on pourrait penser qu’il s’est mis au repos. C’est bien le cas physiquement, mais sa conscience perceptive est bien présente pour suivre tous les gestes et toutes les actions qui sont menés sur lui. Cette conscience perceptive est également celle qui se développe chez le cheval monté, avec la reconnaissance et la compréhension de l’action fine des aides du cavalier, au fur et à mesure de son évolution dans le travail.

Pui, il y a ce que j’appelle le cheval de conscience basique : c’est celui qui est gentil, mais qui ne vous intègre pas dans sa pensée. Il s’agit de chevaux qui ne « regardent » pas ce qu’ils côtoient, qui ne « voient » pas ce qui se trouve autour d’eux, si ce n’est l’herbe ou leur congénère. Ces chevaux ignorent les humains, ne les calculent pas, peuvent marcher sur des pieds, mais simplement par non-conscience de leur environnement.  Ils fonctionnent au premier degré : ils se concentrent uniquement sur une seule chose, sans prendre en compte l’environnement extérieur. S’il y a une touffe d’herbe attractive près de vous, un tel cheval va aller la brouter, mais si vous êtes dans son chemin, vous allez être bousculé, car son chemin pour y arriver est direct. Ce n’est pas un manque de respect, simplement, vous n’existez pas pour lui. Ce n’est pas méchant, ni volontaire, c’est juste son fonctionnement. Il en va de même pour certains chevaux qui, lorsqu’ils se déplacent à côté de vous, vous marchent sur les pieds très régulièrement, car ils sont absorbés par des éléments extérieurs et ils vous oublient. Ces chevaux-là sont souvent éloignés par des mouvements de corde que l’on agite, mais lorsque la corde cesse de les écarter, la même situation se reproduit invariablement. Ce sont des chevaux qui poussent tout sur leur passage, des « bulldozers ».

Un cheval de conscience développée, au contraire, sera attentif à tout en même temps, et capable de réagir instantanément en fonction de ce qui se présente devant lui. Il va tout observer tout, de manière très détaillée, et son regard est très expressif. Ces chevaux ont une réelle présence, et une personnalité très intéressante. Ils se caractérisent par leur regard très ouvert, qui observe tout ce qui se trouve autour d’eux. Ils ne vous bousculeront jamais et sauront vous éviter en toutes circonstances. Ce sont des chevaux capables de gérer leurs gestes avec une grande maîtrise, et même une jambette ne vous touchera jamais, car ils savant exactement évaluer la distance d’impact de leur sabot. Ce sont des chevaux très fins, très sensibles et extrêmement réceptifs.

Et entre ces deux extrêmes s’échelonnent divers degrés de conscience, que l’on peut évidemment développer et ouvrir, pour établir des conversations et des échanges personnalisés et passionnants avec ces chevaux.

Cette catégorisation des chevaux selon leur conscience, basique ou développée, n’est pas pour autant une raison de dénigrer les basiques ou de les rejeter, mais plutôt une invitation à les comprendre et à intervenir autrement qu’en les réprimandant, car cela ne sert à rien et ne les aide pas. Il faut simplement et obligatoirement aborder l’ouverture de leur conscience en exerçant leur regard.  En effet, la conscience passe par le regard. Le cheval pense toujours à ce qu’il regarde, il faut donc simplement apprendre à travailler avec le regard du cheval, que l’on appelle et que l’on garde avec soi, grâce à la voix, et une nouvelle forme de dialogue s’installe alors : c’est ce que j’appelle la reliance.

Toujours dans le domaine de la conscience, j’ai pu constater que les chevaux n’ont pas tous la même conscience de leur corps : cela aussi les chevaux me l’ont enseigné. Lors des quelques années que j’ai passé dans une écurie de commerce de chevaux, régulièrement, des camions arrivaient avec de nouveaux chevaux qui étaient testés sur les obstacles, pour définir s’ils allaient intégrer le groupe des chevaux de concours ou non. L’un après l’autre, ils étaient emmenés au manège pour évaluer leurs capacités à sauter en liberté. Les barres étaient progressivement surélevées, jusqu’à atteindre les limites du cheval. C’est là que se faisaient les distinctions entre les individus. Arrivés à la hauteur critique où les chevaux commençaient à toucher les barres, les « bons » chevaux étaient repérés par leur aptitude à relever leurs membres plus haut lors des passages suivants afin de ne plus faire tomber les barres.  À l’inverse, certains chevaux arrivés à leur limite, sautaient très mal et continuaient à toucher les barres qui tombaient inévitablement. Au bout de quelques passages, lors desquels ces chevaux ne rectifiaient rien dans leur manière de s’y prendre, ils étaient déclarés inaptes à l’obstacle, et souvent, j’entendais dire que ces chevaux ’’s’en fichaient’’ de toucher ou non. Et pourtant, ils tapaient fortement dans les barres, se faisant même parfois des « gros genoux ». Pour avoir eu l’occasion de travailler de tels chevaux, je me suis aperçue qu’ils n’avaient aucune conscience de leurs jambes, et qu’ils ne savaient tout simplement pas quoi faire de leurs membres antérieurs à l’abord d’un obstacle, c’est-à-dire comment frapper le sol pour prendre sa battue, comment lever les épaules, comment plier les genoux, etc… Et en exerçant ces « mauvais » chevaux sur de petits obstacles de gymnastique et en leur expliquant chaque geste à effectuer indépendamment, je me suis rendue compte que, progressivement, les chevaux découvraient comment s’y prendre, et surtout qu’ils étaient très heureux de ne plus se taper les membres dans les barres, ce qui leur faisait en réalité très mal. Ils ne devenaient évidemment jamais des champions, mais ce qu’on appelle de « bons ouvriers » sur des parcours de hauteur raisonnable.

Il en est de même pour les chevaux qui sont difficiles à arrêter : l’arrêt est dépendant d’une modification de l’équilibre d’un cheval. Lorsque qu’un cheval se déplace en mettant beaucoup de poids sur ses antérieurs, on dit qu’il est « sur les épaules ». Certains chevaux sont fortement sur les épaules, souvent à cause de leur morphologie et ne savent pas faire basculer du poids sur l’arrière pour s’arrêter. Ils sont ainsi constitués, et fonctionnent de cette façon depuis toujours, et ils n’ont pas conscience de leur attitude déséquilibrée. Évidemment, le problème est encore amplifié par le poids du cavalier lorsqu’ils sont montés, et encore davantage par l’action de traction sur les rênes qui demandent l’arrêt, d’autant que cette traction entraine une réaction de traction du cheval en retour, ce qui aggrave encore le problème. Invariablement, ces chevaux sont équipés d’embouchures fortement contraignantes afin de gérer les arrêts. Et pourtant, la vraie solution consiste à les gymnastiquer pour leur apprendre une autre manière de se tenir, pour pouvoir découvrir une nouvelle gestion de leur corps qui leur permette de s’arrêter par déplacement de poids de leur corps vers l’arrière. Lorsque ces chevaux intègrent ce fonctionnement, il n‘est plus nécessaire d’utiliser de fortes embouchures, car ils acquièrent la capacité à bien maîtriser leur corps, leur équilibre et leurs arrêts.

Entrainer les chevaux sur cette progressive prise de conscience de leur corps m’a permis d’observer de nouvelles réactions de chevaux qui regardent leur corps lorsqu’on y apporte des modifications. Un jour que je faisais des essais d’arabesques bleues sur l’épaule et le membre antérieur de mon cheval Picpus, en vue d’un prochain spectacle, quelle n’a pas été ma surprise, à un moment où je me suis reculée pour avoir une vue d’ensemble du cheval, de le voir se retourner vers son épaule et sa jambe pour examiner en détails, de haut en bas, ce qu’étaient ces traces bleues que je venais de dessiner sur lui. En général, dans ces situations où l’on s’occupe de leur corps, les chevaux ne régissent pas et se laissent faire de manière passive. Une autre fois, c’est un autre cheval, Khalife, que j’ai surpris à examiner consciencieusement ses sabots que je venais de graisser. Picpus et Khalife ont soigneusement « regardé » et étudié les parties de leur corps, concernées par des changements. Et en effet, ils avaient bien conscience de ce qui avait été posé sur eux et qui ne leur appartenait pas.

Pour moi qui travaille les chevaux à la voix, je leur adresse des demandes verbales qu’ils vont recevoir, trier, analyser, décoder et comprendre pour pouvoir apporter une réponse autonome à ces demandes. La prise de conscience du cheval est indispensable pour que le dialogue fonctionne. Il faut donc préparer le cheval et « ouvrir » sa conscience, tout en établissant un mode de communication bien clair et performant avec lui, en progressant par étape.

 

« La conscience, rien n’existe sans elle »

‘’ La question de la conscience est fondamentale. La matière dérive de la conscience On ne peut ignorer la conscience. Tout ce que nous évoquons, tout ce que nous considérons comme existant, sous-tend la conscience’’

Max Planck, prix Nobel de physique